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Robert Elsie

Textes et documents d’histoire albanaise

   
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Centre de Gjakova ravagé et détruit par des forces serbes au printemps 1999 (Photo: Robert Elsie, 29 juillet 1999).



Centre de Gjakova ravagé et détruit par des forces serbes au printemps 1999 (Photo: Robert Elsie, 29 juillet 1999).

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1937
Vaso Cubrilovic:
L'expulsion des Albanais - Mémoire

Le Dr. Vaso Cubrilovic, académicien de Yougoslavie, ancien conseiller politique sous le régime monarchique, est né en 1897. En 1914, il est devenu membre de l'organisation nationaliste serbe "La Bosnie nouvelle". Il est diplômé de l'Université de Belgrade, où il a été, depuis 1930, chargé de cours, maître de conférences, puis professeur à la Faculté de Philosophie. Après la Seconde Guerre mondiale, Vaso Cubrilovic a été ministre dans divers départements du gouvernement de la Yougoslavie socialiste, membre de l'Académie Serbe des Sciences et des Arts et secrétaire de la branche scientifique de cette Académie. Il était membre de la Ligue des communistes de Yougoslavie. En 1970, il assumait les fonctions de directeur de l'Institut balkanologique de Belgrade. Le 7 mars 1937, à Belgrade, il a présenté au gouvernement royal de Stoyadinovic son mémoire sur "L'expulsion des Albanais [Arnaoutes]".

 

L'expulsion des Albanais

Le problème des Albanais dans notre vie nationale et étatique ne date pas d'hier. Ce problème a joué un grand rôle dans notre vie au Moyen Age, mais il a surtout pris une importance déterminante vers la fin du XVIIe siècle, à l'époque où les masses serbes, quittant leurs anciens territoires de Raska - où s'établirent à leur place les montagnards albanais - émigrèrent vers le nord. Les Albanais descendirent peu à peu de leurs montagnes dans les plaines fertiles de Metohia et du Kosovo et, pénétrant dans le nord, se répandirent vers la Morava méridionale et septentrionale et avancèrent, à travers les monts du Shar, vers le Polog et, de là, vers le Vardar. Ainsi, dès le XIXe siècle, le triangle albanais était créé; s'appuyant sur sa base Debar-Rogozna avec ses arrières ethniques, il pénétra profondément dans nos terres, atteignit Nis et sépara nos anciennes terres de Raska de la Macédoine et de la vallée du Vardar. Ce coin albanais, peuplé d'anarchistes, empêcha au siècle dernier l'établissement de solides liens culturels, éducatifs et économiques entre nos terres du nord et du sud. Ce fut la raison essentielle pour laquelle la Serbie ne put avoir, avant 1878 (date à laquelle, par Vranie et la Montagne Noire de Skopje, elle créa et entretint des liens permanents avec la Macédoine), dans la vallée du Vardar, l'influence culturelle et politique à laquelle elle aurait pu s'attendre en raison de ses liens géographiques favorables, de ses communications ainsi que de ses traditions historiques. Les Bulgares, bien qu'ayant vu le jour comme Etat plus tard que les Serbes, eurent au début plus de succès. C'est ce qui explique la succession ininterrompue, de Vidin au nord à Ohrid au sud, de centres peuplés de Slaves du sud. La Serbie se mit à rogner ce coin albanais dès la première révolte, chassant les habitants albanais du sud de Yagodina.

Se fondant sur les larges conceptions étatiques de Jovan Ristic, la Serbie arracha encore un autre morceau de cette région après la prise de Toplica et de Kosanica. A l'époque, les Albanais avaient été radicalement chassés des régions comprises entre Jastrepca et la Morava méridionale.

Il appartenait à notre Etat actuel, de 1918 à ce jour, de démanteler l'autre partie du triangle albanais. Il s'en abstint. Il y eut à cela plusieurs raisons, mais nous n'en citerons que les plus importantes:

 

1. L'erreur fondamentale des autorités compétentes de l'époque consista en ce que, oubliant où elles se trouvaient, dans les Balkans agités et ensanglantés, elles cherchèrent à résoudre les grandes questions ethniques au moyen de méthodes occidentales. La Turquie apporta dans les Balkans la coutume, empruntée au Chériat, selon laquelle la victoire d'une guerre et la conquête d'un pays confèrent le droit sur la vie et les biens des populations soumises. Les chrétiens des Balkans apprirent aussi des Turcs que non seulement le pouvoir et la domination mais aussi une maison et des biens se gagnent ou se perdent par l'épée. Cette conception des rapports du droit privé de la terre dans les Balkans pouvait être relativement adoucie par des lois, ordonnances et accords internationaux mis en place sous la pression de l'Europe, mais cette méthode a été, dans une certaine mesure, le principal moyen d'action de l'Etat turc et des Etats balkaniques jusqu'à nos jours. Sans qu'il soit nécessaire de remonter bien loin dans le passé, nous citerons seulement quelques cas récents: le transfert des Grecs d'Asie mineure en Grèce et celui des Turcs de Grèce en Asie mineure, ainsi que le dernier transfert des Turcs de Bulgarie et de Roumanie en Turquie. Alors que tous les pays balkaniques, depuis 1912, ont résolu ou sont en train de résoudre la question de leurs minorités nationales par des transferts de populations, nous en sommes encore, pour notre part, à des méthodes lentes ou maladroites de colonisation graduelle, dont les résultats ont été négatifs: les statistiques des 18 districts qui composent ce triangle albanais en sont le meilleur témoignage. Ces données statistiques font en effet apparaître que dans ces régions, la croissance naturelle de la population albanaise est supérieure à la nôtre, colons compris (de 1921 à 1931, l'accroissement des Albanais a été de 68.060 âmes et celle des Serbes de 58.745, la différence étant de 9.315 en faveur des Albanais). Compte tenu de la rudesse de la population albanaise, de sa forte croissance naturelle ainsi que des conditions toujours plus difficiles de colonisation selon les anciennes méthodes, cette disproportion va tendre à s'accentuer toujours plus et finira par remettre en question le peu de succès que nous avons obtenu depuis 1918 dans le domaine de la colonisation.

2. La colonisation elle-même, selon la méthode graduelle, n'a pas été mise en œuvre comme il se doit. Le pire est que, pour un problème aussi important, un plan d'Etat défini, à observer et à appliquer par tout gouvernement et tout régime, a fait défaut. On a travaillé par à-coups, au jour le jour; chaque ministre défaisait ce que son prédécesseur avait fait, sans créer lui-même quelque chose de solide. Les lois et les ordonnances étaient modifiées, mais, même affaiblies, elles n'étaient pas appliquées davantage. Certains députés, s'ils étaient originaires d'une région où ils ne pouvaient pas obtenir de mandat, allaient dans les régions du sud en solliciter un, négligeant ainsi les intérêts supérieurs de l'Etat et de la Nation. L'appareil de colonisation était très coûteux et composé d'une pléthore de gens non seulement incapables, mais souvent sans scrupules, de sorte que leur travail constituait réellement un problème. En fin de compte, il suffit de faire la somme des lourds investissements que l'Etat a effectués pour la colonisation, puis de diviser ce total par le prix que coûte chaque nouvelle maison mise sur pied, après la guerre, qu'elle ait été construite par les colons ou aux frais de l'Etat. De même, il serait intéressant de déterminer la part des dépenses privées et le prix des matériaux employés pour notre colonisation. Jadis, la Serbie résolvait cette question différemment: Karageorgévic au cours de la première insurrection, Milos, Mihaïlo, Jovan Ristic n'ont pas eu de Ministère de la réforme agraire particulier, ni d'inspecteurs agraires généraux, ni d'appareil onéreux, et pourtant ils ont balayé de la Serbie l'élément étranger, la peuplant de ses propres autochtones qui déboisèrent les immenses forêts, faisant de cette contrée alors si rude la Sumadia fertile d'aujourd'hui.

3. Des milliers de familles n'ont pas "pris racine" sur les lieux où elles se sont fixées depuis la guerre. C'est au Kosovo que les résultats furent les meilleurs, surtout dans la vallée du Lab, où les ressortissants de Toplica émigrèrent du nord au sud. C'est là que furent créées les colonies les plus anciennes et les plus stables, mélange de gens de nos diverses régions. Dans les régions de Drenica et de Metohia, nous n'avons pas eu de succès. La colonisation ne doit en aucun cas se faire avec des Monténégrins; nous ne pensons pas qu'ils soient un mauvais élément de colonisation, malgré l'indolence de population pastorale qui caractérise la première génération. La deuxième s'avère très différente, plus active, plus pratique. Le village de Petrova à Miroc, sur le Danube, village le plus avancé de la Krajina, est peuplé uniquement de Monténégrins. Aujourd'hui, en Serbie, particulièrement à Toplica et à Kosanica, on peut trouver des milliers d'exploitations assez avancées, créées par des Monténégrins de la première génération, qui se sont mélangés avec des éléments plus évolués. C'est vrai en particulier pour la Metohia, où l'appui direct sur les anciens foyers permet le maintien des anciennes coutumes. Il suffit, pour s'en convaincre, d'aller à Pec et de jeter un coup d'œil dans les cafés. C'est pour cela que la colonisation a eu si peu de succès dans toute la Metohia. Il faut admettre que ces colonies ont été assez mal établies, sur des terres de collines défrichées, stériles, et qu'elles étaient quasiment dépourvues même des moyens agricoles les plus indispensables. Mais justement, il fallait les aider plus que les autres, car ce sont des colonies peuplées de l'élément monténégrin le plus pauvre.

4. La raison essentielle de l'échec de notre colonisation dans ces contrées tient sans aucun doute à ce que les meilleures terres sont restées entre les mains des Albanais. La seule manière possible de réaliser la colonisation massive de ces régions par nos éléments était de s'emparer des terres des Albanais. Après la guerre, à l'époque des rébellions et des actions des comitadùis, cela aurait été facile en chassant une partie des Albanais en Albanie, en s'abstenant de légaliser leurs usurpations et en achetant leurs terres. Nous sommes contraints de revenir ici sur l'erreur grossière de notre conception d'après-guerre à propos du droit de possession de la terre. Au lieu de mettre à profit la conception des Albanais eux-mêmes à propos de leur usurpation de la terre - rares étaient ceux qui possédaient un titre de propriété du temps de la Turquie, et encore ne l'avaient-ils que pour la terre achetée -, nous-mêmes, au détriment de notre nation et de notre Etat, avons non seulement légitimé ces usurpations, mais, bien pis, nous avons familiarisé les Albanais aux idées de l'Europe occidentale sur la propriété privée, idées qui leur étaient auparavant totalement étrangères. Par là, nous leur avons nous-mêmes mis en main cette arme avec laquelle ils se défendront, garderont leurs meilleures terres et nous empêcheront de nationaliser une des régions les plus importantes pour nous.

De tout ce qui vient d'être dit, il ressort que les méthodes employées jusqu'ici dans notre politique de colonisation dans le sud n'ont pas donné les résultats qu'il fallait réellement atteindre et qui maintenant s'imposent comme une nécessité impérieuse pour notre Etat. Nous n'avons pas critiqué ces méthodes de manière gratuite, mais pour trouver, sur la base de l'expérience acquise, la voie juste vers la solution de cette question.

 

Les problèmes de la colonisation des régions méridionales

A la lecture de la première partie de cette étude, chacun constate aussitôt que dans l'examen du problème de la colonisation des régions méridionales, il s'agit principalement des régions situées au nord et au sud des monts du Shar. Ce n'est pas là le fait du hasard. Ce bloc d'Albanais qui entoure les monts du Shar revêt une grande importance nationale, administrative et stratégique pour notre pays. Nous avons déjà indiqué la manière dont cette situation a vu le jour et son importance pour le renforcement des liens entre les régions entourant la vallée du Vardar et nos anciens territoires. L'expansion serbe, depuis la création du premier Etat serbe au IXe siècle, a toujours puisé sa vigueur dans la conjonction de cette expansion avec les anciens territoires de Raska, et ce dans toutes les directions, même le sud. Cette conjonction a été interrompue par les Albanais, et, tant que l'ancienne liaison entre la Serbie et le Monténégro avec la Macédoine, depuis le Drin jusqu'à la Morava méridionale ne sera pas rétablie dans sa totalité, nous ne nous serons pas assurés de la possession de ces territoires. Du point de vue ethnique, les Macédoniens ne se rapprocheront tout à fait de nous que lorsqu'ils trouveront dans la terre mère serbe le véritable soutien ethnique qui leur a manqué jusqu'à ce jour et qu'ils n'obtiendront qu'après la suppression du bloc albanais.

Du point de vue militaire et stratégique, le bloc albanais dans notre pays occupe une position des plus importantes, au lieu de partage des eaux balkaniques vers l'Adriatique, la mer Noire et la mer Egée. Qui détient cette position stratégique a, dans une bonne mesure, la haute main sur le centre des Balkans, surtout sur la principale voie de communication Morava-Vardar. Ce n'est pas par hasard que cette zone a souvent été le théâtre de combats décisifs pour le sort des Balkans: Nemanya contre les Grecs, les Serbes contre les Turcs en 1389, Hunyade contre les Turcs en 1446. Au XXe siècle, seul un pays peuplé par son propre peuple autochtone peut assurer sa sécurité, aussi avons-nous tous le devoir impérieux de ne pas abandonner ces positions stratégiquement aussi importantes aux mains de l'élément hostile et étranger, et ce d'autant plus que cet élément s'appuie sur l'Etat national de la même souche. Cet Etat est pour le moment impuissant, mais, même ainsi, il est devenu une base de l'impérialisme italien, à travers laquelle celui-ci vise à pénétrer dans le cœur de notre Etat. Le moyen le plus sûr contre cette pénétration, c' est notre peuple, qui voudra et saura défendre ses terres et son Etat.

En outre, à part ce bloc de 18 districts, les Albanais et les autres minorités nationales dans les provinces méridionales vivent dispersés, aussi ne sont-ils pas aussi dangereux pour la vie de notre nation et de notre Etat. Nationaliser les régions entourant les monts du Shar, cela veut dire enterrer à jamais tout caractère irréductible, s'assurer pour toujours le pouvoir sur ces terres.

La colonisation par des populations venues du Nord doit être réduite dans les régions peuplées de Macédoniens. Ces régions disposent de peu de terres, ce sont des contrées passives et elles sont de ce fait sensibles à la venue de colons du Nord, d'autant plus qu'elles voient dans ces actions une marque de méfiance de notre part à leur égard. Au reste, cette colonisation réduite cause plus de torts que d'avantages. Si l'on envoie des colons au sud de la Montagne Noire de Skopje, il faut y envoyer des gens de Vranie et de Leskova, qui se rapprochent d'eux par la mentalité et la culture, et en aucune manière des Dinariques avec leur tempérament emporté et désagréable, car ces derniers suscitent la haine des populations locales. Nous répétons que ce problème ne sera résolu que lorsque nos colonies, descendant du nord, à travers le Kosovo et la Metohia, vers les montagnes du Shar et de Polog, rejoindront les centres habités macédoniens.

Le problème du sandjak de Novi-Pazar se résout de lui-même et ne joue plus dans notre vie étatique le rôle qu'il tenait jusqu'en 1912. Nous soulignerons seulement qu'avec la transplantation des Albanais s'interrompt le dernier lien entre nos musulmans de Bosnie et de Novi-Pazar et le reste du monde musulman. Ils sont en train de se muer en minorité religieuse, la seule minorité musulmane dans les Balkans, et ce fait hâtera leur nationalisation.

Ces derniers temps, le Monténégro a commencé à poser un problème grave. Sa terre pauvre est incapable de nourrir sa population mais, en dépit des migrations, celle-ci a augmenté, de 1912 à 1931, de 16 %. Ce peuple pastoral peu tranquille a fourni au cours des siècles sa sève à notre race. Ses énergies, bien canalisées, ne seront pas destructives, mais pourront être employées dans l'intérêt général de l'Etat, si elles sont dirigées vers le sud-est.

 

En résumé:

 

Il est impossible de refouler les Albanais par la seule colonisation graduelle, c'est le seul peuple qui soit parvenu au cours du dernier millénaire non seulement à résister au noyau de notre Etat, Raska et Zeta, mais même à nous causer du tort, en repoussant nos frontières ethniques vers le nord et l'est. Alors que nos frontières ethniques se sont déplacées, au cours du dernier millénaire, au nord jusqu'à Subotica, et au nord-ouest jusqu'à Kupa, les Albanais nous ont chassés de la région de Shkodër, ancienne capitale de Bodin, de Metohia et du Kosovo. La seule manière et le seul moyen de les refouler est la force brutale d'un pouvoir d'Etat organisé, au sein duquel nous les avons toujours dominés. Si de 1912 jusqu'à ce jour, nous n'avons pas obtenu de succès dans notre lutte contre eux, nous ne devons nous en prendre qu'à nous, car nous n'avons pas mis à profit ce pouvoir comme il se devait. Il ne saurait être question d'une assimilation de leur part à notre avantage. Au contraire, s'appuyant sur l'Albanie, ils sentent leur sentiment national se ranimer et si nous ne réglons pas les comptes avec eux en temps voulu, dans 20 ou 30 ans nous serons confrontés à un irrédentisme farouche, dont les signes apparaissent déjà et qui remettra immanquablement en question tous nos territoires dans le Sud.

 

Le problème international de la colonisation

Si l'on admet que le refoulement progressif des Albanais à travers notre colonisation lente est sans effet, il ne reste alors qu'une seule voie, leur transplantation en masse. A cet effet, nous avons en vue deux Etats, l'Albanie et la Turquie.

L'Albanie, à population peu dense, aux nombreux marécages encore non asséchés et aux vallées fluviales non aménagées, serait en mesure d'accueillir plusieurs centaines de milliers d'Albanais de notre pays.

La Turquie moderne, avec ses grandes étendues encore non habitées et non cultivées en Asie mineure et au Kurdistan, offre des possibilités quasi illimitées de colonisation intérieure. Mais en dépit de tous les efforts de Kemal Ataturk, les Turcs n'ont pas encore comblé les vides créés par le transfert des Grecs d'Asie mineure en Grèce et d'une partie des Kurdes en Perse. C'est pourquoi la Turquie offre les plus grandes possibilités d'accueil pour la majeure partie de nos Albanais transplantés.

Soulignons d'abord que nous ne devons pas nous borner à des démarches diplomatiques auprès d'Ankara seulement, mais qu'il nous faut recourir à tous les moyens pour persuader Tirana d'accepter une partie de nos émigrés. Je pense qu'il sera difficile d'arranger cela à Tirana, car l'Italie y fera obstacle, mais l'argent joue un grand rôle à Tirana. Au cours des discussions à ce sujet, il convient de faire comprendre au gouvernement albanais que nous ne reculerons devant rien pour résoudre définitivement cette question et, en même temps, de lui faire savoir que des subventions, affranchies de tout contrôle, seront accordées pour l'établissement de colons; éventuellement, par des canaux secrets, nous pouvons, moyennant des compensations matérielles, obtenir l'engagement de responsables à Tirana de ne pas s'opposer à cette affaire.

La Turquie, à ce qu'il parait, consent à accepter initialement quelque 200.000 de nos personnes transplantées, à condition que ce soient des Albanais, ce qui pour nous est plus avantageux. Nous devons répondre sans réserve au vœu de la Turquie et conclure au plus tôt la convention relative au transfert. A propos de ce transfert, il convient d'étudier les conventions qu'elle a conclues ces dernières années sur la même question avec la Grèce, la Roumanie et la Bulgarie, en veillant bien à deux choses: lui demander d'accueillir un quota aussi élevé que possible, et, sur le plan financier, lui accorder la plus grande aide, surtout pour régler la question du transport, qui doit être aussi rapide que possible.

Ce problème suscitera sans aucun doute quelques inquiétudes internationales, ce qui est inévitable en pareil cas. Chaque fois que des actions de ce genre se sont produites dans les Balkans, au cours du siècle dernier, il s'est toujours trouvé une force pour protester, du fait que ces actions ne concordaient pas avec ses intérêts. En l'occurrence, ce peut être l'Albanie et l'Italie.

En ce qui concerne l'Albanie, nous avons déjà indiqué qu'il faut s'employer à conclure avec elle une convention sur ce problème et, si nous ne parvenons pas à nos fins, il faut alors obtenir tout au moins l'assurance qu'elle regarde avec bienveillance ces transferts de population en Turquie. Nous répétons qu'une action habile à Tirana et un adroit recours à l'argent pourraient jouer un rôle décisif dans cette question. L'opinion mondiale, surtout les milieux financés par l'Italie, sera bien un peu alertée. Néanmoins, le monde aujourd'hui est habitué à bien pire et il est si préoccupé par des problèmes quotidiens qu'il ne faut pas s'inquiéter à ce sujet. Quand l'Allemagne peut expulser des dizaines de milliers de juifs et que la Russie transplante des millions d'hommes d'une partie du continent à une autre, le transfert de quelques centaines de milliers d'Albanais ne fera pas éclater une guerre mondiale. Mais les autorités compétentes doivent savoir ce qu'elles veulent et agir avec détermination pour le réaliser sans tenir compte des obstacles internationaux possibles. C'est l'Italie, sans aucun doute, qui dressera le plus d'obstacles, mais elle est aujourd'hui trop absorbée par ses problèmes concernant l'Abyssinie et l'Autriche pour aller jusqu'à s'opposer à cette action. A dire vrai, le plus grand risque réside dans une intervention possible de nos grands alliés, la France et l'Angleterre. Il faudra leur répondre avec calme et détermination, car il est de leur intérêt, comme il est apparu au cours de la dernière Grande Guerre, que soit assuré le sillon Morava-Vardar, et il le sera d'autant mieux pour nous et pour eux que nous dominerons pleinement, du point de vue ethnique, dans les régions entourant les monts du Shar et au Kosovo.

 

Modalités du transfert

Nous avons désormais indiqué que pour nous seul le transfert des Albanais de leur triangle est efficace. Et pour réaliser un transfert en masse, la première condition est la création d'une psychose appropriée, ce qui peut se faire de multiples manières. On sait que la masse musulmane en général est rapidement influençable, surtout par la religion, qu'elle est superstitieuse et fanatique.

Il nous faut donc, pour la transplantation des Albanais, nous gagner avant tout leur clergé, les personnes influentes, par l'argent ou par la contrainte. Il convient de trouver au plus tôt les agitateurs qui feront de la propagande en faveur du transfert, particulièrement si la Turquie nous les fournit elle-même. Ils devraient leur décrire dans ce pays la beauté des nouvelles contrées où ils s'établiront, l'existence aisée et agréable qu'ils y mèneront, allumer parmi la masse le fanatisme religieux et éveiller en eux le sentiment national turc.

Notre presse peut rendre d'immenses services dans ce sens, en décrivant les transferts tranquilles des Turcs de la Dobroudja et leur bon établissement dans les nouvelles régions. Ces descriptions créeraient dans notre masse albanaise la prédisposition voulue au transfert.

Un autre moyen serait la contrainte exercée par l'appareil d'Etat. Celui-ci doit exploiter les lois à fond, de manière à rendre aux Albanais le séjour insupportable chez nous: amendes, emprisonnements, application rigoureuse de toutes les dispositions de police, condamnation de toute contrebande, des déboisements, des dommages causés dans l'agriculture, des contraventions à l'obligation de garder les chiens attachés, astreinte du plus de gens possible à la corvée, et recours à tout autre moyen que peut imaginer une police expérimentée.

Sur le plan économique: la méconnaissance des anciens titres de propriété et le travail au cadastre qui, dans ces régions, doit s'accompagner de la collecte impitoyable des impôts et du remboursement forcé de toutes les dettes publiques ou privées; la reprise de tous les pâturages de 1'Etat et des communes, la suppression des concessions accordées, le retrait des licences d'exercice des métiers, la destitution des fonctionnaires d'Etat, des employés privés et municipaux, etc., tout cela accélérera le processus de transfert.

On peut aussi appliquer des mesures pratiques et efficaces sur le plan sanitaire: application par la force de toutes les dispositions dans les demeures privées également, destruction des murs et des grosses enceintes des maisons, application rigoureuse des mesures vétérinaires, ce qui entravera la mise en vente du bétail dans les marchés, etc.

Les Albanais sont très sensibles en matière de religion, aussi faut-il bien les toucher également sur ce point. On y parviendra en persécutant les prêtres, en dévastant les cimetières, en interdisant la polygamie et surtout en appliquant impitoyablement la loi de l'inscription obligatoire des filles à l'école primaire, où qu'elles se trouvent. L'initiative privée peut également beaucoup aider dans ce sens. Nous devons, selon les besoins, distribuer des armes à nos colons. Dans ces régions, il convient d'organiser l'ancienne forme d'action tchetnik et de l'aider clandestinement dans ses tâches. Il faut particulièrement faire déferler un flot de Monténégrins des montagnes pour qu'ils provoquent un conflit massif avec les Albanais de Metohia. Ce conflit doit être préparé par le truchement de personnes de confiance, être attisé, ce qui sera d'autant plus facile que les Albanais ont effectivement relevé la tête; il faut par ailleurs présenter tous ces faits comme un conflit de clans, et lui attribuer, le cas échéant, un caractère économique.

Finalement, on pourrait même fomenter des troubles locaux, qui seront réprimés dans le sang et par les moyens les plus efficaces, non pas tant en recourant à l'armée qu'aux colons eux-mêmes, à des tribus monténégrines et à des tchetniks.

Il reste encore un moyen, que la Serbie a employé de manière très pratique après 1878 et qui consiste à mettre le feu en cachette à des villages et à des quartiers de villes albanaises.

 

L'organisation du transfert

Sur la carte annexe (L'auteur a ajouté à son mémoire une carte où sont indiqués les districts à évacuer) sont indiqués les districts a évacuer: la Debar supérieure, le Polog inférieur, les monts du Shar, Drenica, Stavica, Vuciterna, Lab, Gracanica, Nerodima, Djakovica, Gora, Podgora, Podrimja, Pec, Istok, Gilan et Kacanik. De ces districts qui, ensemble, constituent le coin albanais, les plus importants pour nous actuellement sont: Pec, Djakovica, Podrimja, Gora (Dragash), Podgora, Shar, Istok et Drenica, au nord des monts du Shar, puis la Debar supérieure, les deux Polog au sud de ces monts. Ce sont des districts frontaliers et ils doivent être évacués à tout prix. Les districts situés plus en profondeur comme ceux de Kacanik, Gilan, Nerodima, Gracanica, Lab, Vuciterna, etc., doivent, si possible, être affaiblis, surtout ceux de Kacanik et de Lab, alors que les autres doivent être colonisés progressivement et systématiquement, ce qui doit être réalisé au cours des décennies à venir.

Les moyens cités ci-dessus doivent être employés en premier lieu dans les districts frontaliers, si nous voulons qu'ils soient évacués.

Au cours des transplantations, il faut avoir en vue les points suivants:

D'abord, envisager l'évacuation des villages, puis celle des villes. Les villages sont plus compacts, c'est pourquoi ils présentent plus de dangers. Ensuite, il ne faut pas commettre l'erreur de transplanter seulement les pauvres; la couche moyenne et aisée constitue la colonne vertébrale de tout peuple et c'est elle qu'il faut persécuter et transplanter. Les pauvres, dépourvus du soutien de leurs compatriotes économiquement indépendants, se soumettent facilement. C'est là une question de grande importance, et je le souligne, car une des raisons essentielles de l'insuccès de notre colonisation dans le Sud réside dans le fait que nous y ayons transplanté les pauvres et que les riches soient restés, en sorte que nous en sommes toujours au même point, car nous n'avons gagné de ce fait que de très faibles superficies de terres pour y établir nos colons.

Quand on aura créé la psychose de l'évacuation, il faut faire tout le possible pour évacuer des villages entiers, ou tout au moins des familles entières. Il faut absolument éviter que des familles se transplantent seulement en partie. Notre Etat ne dépensera pas des millions pour faciliter l'existence des Albanais, mais pour se débarrasser du plus grand nombre possible d'entre eux. Aussi faut-il empêcher à tout prix l'achat des terres des Albanais qui s'en iront, par ceux qui restent. Il faudra également en tenir compte dans la transplantation d'individus et de villages entiers, s'ils désirent avoir des facilités au cours de ce processus.

Dès qu'ils donneront leur accord pour leur transfert, il faut les aider à tous égards. Il faut simplifier les formalités administratives, indemniser aussitôt leurs biens, leur délivrer les documents de voyage sans aucune formalité, les aider à gagner la gare la plus proche en mettant à leur disposition des trains qui les conduiront jusqu'à Salonique, puis les embarquer sans plus tarder pour l'Asie. Il est très important que leur voyage soit facile, commode et peu coûteux. Leur trajet en train doit être, si possible, gratuit, et il faut aussi les pourvoir en vivres, leur transplantation en masse dépendant grandement de ces conditions. La crainte de difficultés au cours du voyage sera le principal obstacle à leur déplacement, aussi est-il indispensable d'y parer en réglant vite et énergiquement toutes les questions concernant leur voyage. Il faut en particulier veiller à ce qu'ils aient le moins de tracas possible concernant leur périple, les gens simples ayant du mal à s'orienter. Aussi serait-il judicieux d'étudier le système de transport des travailleurs par les grandes agences et de l'adopter. Le transplanté doit être constamment pris en charge pour ne pas sentir le poids de ce déplacement. C'est la seule manière de créer ce flot de transplantés qui videra des Albanais nos régions méridionales.

 

Le repeuplement des régions évacuées

Le problème de l'établissement de colons dans les régions évacuées a autant d'importance que le départ des Albanais. La première question qui se pose est de savoir qui il faut y établir. Le plus naturel est d'y installer notre élément provenant des régions passives, en premier lieu du Monténégro, d'Herzégovine, de Lica et de Kraisnica. Les Monténégrins s'y prêtent mieux pour plusieurs raisons. La Métohia, la Drenica et le Kosovo sont les régions où ils descendent le plus naturellement de leurs montagnes pauvres.

La croissance démographique au Monténégro est à l'origine de son appauvrissement, ce qui a, ces derniers temps, provoqué d'incessants mouvements socio-politiques défavorables à notre pouvoir d'Etat et assez dangereux quant à l'ordre et à la tranquillité futurs. Il est inutile de leur donner du maïs et de leur accorder des pensions de retraite, l'unique solution est de les transplanter dans les régions fertiles de la Métohia, de la Drenica et du Kosovo. Et puis, comme ils se rapprochent le plus, par la mentalité et le tempérament, des Albanais, les Monténégrins constituent l'instrument le plus propre à les soumettre. Il faut d'abord les établir dans les régions situées au nord des monts du Shar, mais en même temps choisir comme colons un certain nombre d'habitants de Lica, Kraisnica, de Serbes de Cacak, Uzica et Toplica. Cela est nécessaire pour accroître en eux l'aptitude au travail et à l'organisation, pour plier leur psychologie collective de montagnards, dans le but de neutraliser cette psychologie à travers le mélange des populations et les mariages entre habitants des diverses régions dinariques, ce qui conduira à la création d'un nouveau type de Monténégrin, moins local et se rapprochant plus du Serbe.

Il faut créer des conditions favorables aux émigrés du sud de la Serbie, installés au sud des monts du Shar, afin qu'ils parviennent à s'emparer de terres fertiles. Ce sont des gens honnêtes et travailleurs qui seront toujours reconnaissants envers notre Etat, si toutefois des conditions de vie agréables leur sont créées dans les campagnes. De façon générale, les campagnes des Serbes du sud sont en droit d'exiger de nous plus d'attention et de préoccupation que nous ne leur en consacrons aujourd'hui. La colonisation du Polog (supérieur et inférieur) et de Diber par ces populations pauvres ainsi que l'attribution des pâturages à ces dernières plutôt qu'aux Albanais, leur feront comprendre que cet Etat est le leur et elles sauront défendre ses frontières.

A part ces régions, au sud des monts du Shar et de la Montagne Noire de Shkup (Skopje) on peut établir des colons serbes de Vranje, Leskovc, Pirot et Vlasotinci, surtout ceux des villages montagneux passifs. Nous soulignons encore une fois qu'il ne faut pas permettre aux Dinariques de descendre au sud de la ligne de la Montagne Noire de Skopje et des monts du Shar. Dans la colonisation des campagnes évacuées par les Albanais, il faut éviter les lenteurs bureaucratiques et tatillonnes.

Le premier acte à accomplir est de remettre tout de suite aux colons les titres de propriété des terres où ils s'installeront. Une des causes principales de l'échec de notre colonisation actuelle tient au fait que le colon ne s'est pas senti assuré dans la propriété où il s'est établi, car il ne recevait pas aussitôt les titres de propriété et se trouvait ainsi exposé à de mauvais traitement de la part de fonctionnaires et de politiciens peu consciencieux. Le paysan ne se sent bien sur une terre qu'il possède que s'il sait que personne ne l'obligera à la quitter, aussi faut-il lui donner tout de suite cette garantie.

Mais, dans 1e même temps, l'attribution des pleins droits de propriété au colon présente un danger. En principe, les exploitations des colons ont une mission intéressant l'Etat et la nation, et ceux qui les reçoivent doivent la mener à bien. Aussi ne peuvent-ils pas disposer de ce bien sans restrictions. En effet, il y a parmi eux nombre de gens de conditions diverses, comme les prolétaires agricoles, qui ont perdu le sentiment d'attachement à la terre, ou les pasteurs, qu'il faut accoutumer à l'agriculture, qui doivent être rattachés à la terre par la force de la loi. Et cela en premier lieu pour qu'ils se mettent à aimer leur nouvelle région et leur nouveau foyer et que, sinon eux, leurs enfants au moins les aiment.

A cet effet, il faut, par la loi et pendant trente ans au moins, interdire aux colons la libre disposition du sol, même s'ils en ont obtenu aussitôt les titres de propriété. Selon notre droit, chez nous, la femme est exclue du droit de succession à la terre; aussi, pour éviter le morcellement des petites propriétés faut-il priver les femmes du droit de succession aux terres colonisées, sauf dans les cas où le colon n'a pas d'enfants mâles et pense faire vivre son gendre chez lui. Les propriétés attribuées jusqu'à présent aux colons ont été de superficie réduite. Compte tenu du caractère extensif des cultures, de la baisse des prix des produits agricoles ainsi que du grand nombre d'enfants des colons, une exploitation agricole de cinq à dix hectares n'est pas en mesure d'assurer les conditions nécessaires à leur développement économique.

Il vaut mieux établir dans une région un petit nombre de colons offrant de meilleures conditions de développement plutôt qu'un grand nombre de semi-prolétaires ruraux. C'est là aussi une des grandes raisons de l'insuccès actuel de notre colonisation dans le sud comme dans le nord. Rares sont les peuples possédant, comme nous, un élément aussi approprié à la colonisation dans des conditions si difficiles. Les rares succès que nous avons obtenu dans la colonisation ont été rendus possibles grâce aux qualités colonisatrices de notre race. Seul notre paysan, habitué aux terres broussailleuses ou en friche, à toutes sortes de milieux, était capable de vivre dans des conditions aussi difficiles. Et que n'aurait-il fait si l'Etat lui avait donné ce qu'il lui devait!

Le 10 février 1865, le gouvernement du kniaz Mihaïlo promulgua la loi "sur la colonisation des étrangers en Serbie". Selon les termes de cette loi, le gouvernement serbe remettait à chacun des colons pauvres des régions avoisinantes trois youtres (1 youtre = 0,6 hectare) de terre arable et trois youtres de terre non arable, une maison, deux bœufs, un char, deux chèvres ou moutons, une truie, les instruments de travail nécessaires et 120 groches en argent liquide. En outre, il leur donnait, et cela va de soi, du maïs jusqu'à leur première moisson. Il était attribué une charrue pour deux familles de colons. Les biens meubles et immeubles étaient remis en prêt inaliénable aux colons pour une période de quinze ans. Ce délai écoulé, ils devenaient leur propriété. Pendant cinq ans, les colons étaient exonérés de tout impôt à verser à l'Etat, ils étaient exemptés pendant dix ans du service militaire dans l'armée régulière, et pendant cinq ans du service dans les unités populaires.

Cela eut un tel écho qu'en l'espace de quelques mois toutes les terres furent occupées par des colons, et ce à un degré que nous n'avons pas été à même d'atteindre en plusieurs années après la guerre. Si l'Etat avait accordé ces mêmes faveurs aux colons après 1918, notre situation aurait été différente en Voïvodine comme en Serbie du sud. C'est ainsi qu'il faut agir dans l'avenir, si nous voulons connaître le succès.

Le mode de colonisation de Toplica et de Kosanica après 1878, à la suite de l'évacuation de ces contrées par les Albanais, est également édifiant. La loi du 3 janvier 1880 régla la colonisation de ces régions. Le 3 février de la même année, la Skupstina populaire approuva une loi sur le règlement des rapports agraires selon le principe "la terre aux paysans". Sans tarder, la Serbie contracta son premier emprunt à l'extérieur afin de payer à la Turquie les terres qu'elle avait prises. Elle ne créa pas un Ministère de la réforme agraire ni un appareil coûteux qui s'occuperait de la colonisation, mais tout fut vite fait et de façon pratique. Les organes de la police distribuèrent les terres à tous ceux qui voulaient les travailler. A la suite de quoi, l'on vit venir des habitants du Monténégro, de Senica, de Vranie, de Kosovska, de Pec, etc., et trente ans après 1878, Toplica et Kosanica, jadis appelées arnaoutlik de triste renom, donnèrent à la Serbie son meilleur régiment, le IIe régiment de fer, au cours des guerres de 1912-1918. Par le sang que versèrent leurs fils dans ces guerres, Toplica et Kosanica payèrent au multiple les quelques dizaines de millions de dinars que la Serbie avait dépensés autrefois pour leur établissement.

Ce n'est donc qu'en suivant cet exemple et en ayant conscience de ce qu'il convient de faire, en n'épargnant ni l'argent ni même le sang, que notre Etat pourra faire du Kosovo et de la Metohia une nouvelle Toplica. Ainsi, il nous faut en quelques années assurer aux colons toutes les conditions d'existence requises, si nous voulons qu'ils restent où ils sont.

Nous devons étouffer sans pitié toute spéculation sur les maisons et les propriétés des Albanais transplantés. L'Etat doit garder lui-même le droit illimité de disposer de leurs biens meubles et immeubles et d'établir là-bas, après leur départ, ses propres colons. Cela est nécessaire parce qu'il arrivera rarement qu'un village tout entier soit évacué d'un coup. Il faut établir d'abord des Monténégrins dans ces villages, car ceux-ci sont arrogants, emportés et farouches, et par leur attitude ils obligeront à s'en aller les Albanais qui sont restés, puis il faut faire venir des colons d'autres contrées.

Dans ce rapport il n'est question que du problème de la colonisation de la Serbie du sud. Le problème de la Voïvodine aussi, surtout du triangle hongrois de àacka, Senta Kula et Backa-Topola, n'est pas moins important pour nous. Le démanteler en Voïvodine serait aussi important que saper le bloc albanais autour des monts du Shar. Après la répartition des grands domaines, il reste là-bas quelques dizaines de milliers d'ouvriers agricoles hongrois, qui pèsent aujourd'hui, en majeure partie, sur les paysans moyens serbes et allemands de Voïvodine. Ces ouvriers et petits propriétaires hongrois et même allemands doivent être en partie envoyés dans le sud, étant donné qu'ils présentent du danger à Backa, à la frontière hongroise, d'autant plus que les Serbes n'y constituent que 25 % de la population. En Serbie du sud, en défendant leurs propriétés contre l'Albanie, ils deviendront de bons sujets, se fondront dans notre masse et, ce qui est très important, comme ils sont plus avancés et d'un niveau culturel plus élevé que les nôtres, ils leur serviront d'exemple pour la culture rationnelle des terres.

Nous soulignons en particulier qu'il ne faut pas envoyer les Serbes de Voïvodine comme colons dans le sud. Il y a encore en Voïvodine des terres à coloniser, et c'est là qu'il faut leur en donner. Nous indiquons aussi que durant les années 1928-1929, s'est développé chez les Hongrois et les Allemands de Voïvodine un mouvement en faveur de leur transplantation en Serbie du sud, mais notre opinion, mal informée, ne connaissant pas les problèmes, se dressa contre ce mouvement et l'étouffa dans l'œuf. Il faut empêcher une nouvelle tentative dans ce sens, et instruire notre opinion publique de façon à ce qu'elle soutienne la transplantation des Hongrois et des Allemands de Voïvodine, et surtout de Backa, vers le Sud.

 

Technique de la colonisation

L'existence d'un appareil qui dirigerait toutes ces affaires est d'une particulière importance pour régler la question en cours. Une bonne partie de nos échecs sont dus au mauvais travail de l'appareil qui a appliqué jusqu'ici notre politique de colonisation. Pour éviter donc que cela ne se répète, il faut procéder à une réorganisation. Aucune action ne requiert autant de persévérance et d'attention pour être mise en œuvre que la colonisation.

Nous avons souligné que l'une des principales causes de notre insuccès dans la colonisation au nord et au sud était le manque d'esprit de suite dans notre action et les modifications que les gouvernements successifs apportaient à notre politique. Pour y parer dans l'avenir, il faut confier la colonisation à l'Etat-major général, cela simplement pour une question de défense. Notre armée a intérêt à installer sur nos frontières, surtout dans les secteurs les plus délicats, ses propres éléments. Dans cette optique, elle doit tout mettre en œuvre pour assurer davantage nos frontières à travers une colonisation aussi solide que possible.

L'Etat-major général, en tant qu'institution première de la défense de nos intérêts nationaux, peut faire beaucoup pour toute notre politique de colonisation. Il saura défendre au mieux l'application de la politique de colonisation contre toute intervention privée, contre les intérêts étroits et toute influence étrangère. Il faut aussi souligner qu'il est plus à même de convaincre les institutions responsables de l'importance de la question et de les amener à prendre des décisions efficaces. La Skupstina populaire lui fera plus confiance et lui accordera, à lui avant qu'à tout autre, les crédits nécessaires.
L'Etat-major général dirigerait l'ensemble de son travail à travers un Conseil d'Etat à la colonisation. Ce conseil serait tout à fait indépendant, car il serait placé sous le contrôle direct du chef d'Etat-major, et tous les organismes de notre colonisation relèveraient de lui. Ce Conseil doit comprendre des représentants de certains ministères intéressés, d'associations nationales, d'organisations techniques et d'institutions scientifiques. La plus grave erreur de notre politique de colonisation consistait en ce que la bureaucratie incapable y avait le dernier mot et qu'elle traitait les questions de façon fragmentaire, sans une étude suffisante. Rappelons seulement la colonisation à Ovce Pole Kodrifikovo des populations qui avaient opté pour nous en Hongrie, ou des émigrés d'Istrie et de Gorica établis autour de Demir-Kapi.

Pour ce faire, il est nécessaire d'établir dans notre politique de colonisation des liens organiques entre le pouvoir d'Etat, les initiatives privées et les institutions scientifiques. Les initiatives privées peuvent agir dans plusieurs directions; la Défense populaire, Sokolaches, l'Association tchetnik, etc., peuvent entreprendre des actions contre les Albanais là où l'engagement du pouvoir ne serait pas indiqué. Les associations d'agronomes, de médecins, d'ingénieurs, les coopératives, etc., peuvent fort bien contribuer par leurs conseils techniques à la solution de nombreux problèmes qui surgissent au cours du processus de colonisation. Les associations culturelles comme Prosveta à Sarajevo, Matica Srpska à Novi Sad, l'association St. Sava à Belgrade, etc., ont également des tâches à remplir dans ce sens.

Il ne fait aucun doute que nos institutions scientifiques supérieures ont commencé à perdre le prestige dont elles jouissaient naguère. Le facteur essentiel en est que l'Université et l'Académie des sciences s'éloignent toujours plus de la vie réelle et qu'elles négligent leur devoir primordial dans un pays relativement arriéré comme le nôtre: ouvrir les portes à l'application des réalisations scientifiques du XXe siècle. Si nos travailleurs scientifiques compétents étudiaient sérieusement et objectivement les problèmes avant que l'on ne s'emploie à les résoudre, de nombreux milliards seraient économisés dans ce pays, beaucoup d'erreurs seraient évitées dans notre politique d'Etat et dans notre politique de colonisation. Si l'on recueillait d'abord l'avis de nos spécialistes et de nos travailleurs scientifiques, notre politique de colonisation serait mise en œuvre avec plus de sérieux, d'esprit de suite et d'efficacité. Avant tout, l'Académie Royale des Sciences Serbe et l'Université de Belgrade doivent prendre l'initiative d'organiser une étude scientifique de l'ensemble du problème de la colonisation chez nous; ce serait possible pour de multiples raisons: à l'Université, nous avons des spécialistes pour toute question se rattachant à la colonisation. Les professeurs à l'Université et les académiciens sont des travailleurs scientifiques indépendants moins sujets aux influences politiques extérieures. Ils ont désormais acquis une expérience considérable en cette matière et leurs activités scientifiques constituent la garantie de leur objectivité; aussi doivent-ils prendre l'initiative de mettre sur pied un institut particulier ayant pour but d'étudier la colonisation.

Le pouvoir d'Etat, de son côté, détachera de certains ministères toutes les institutions qui se sont occupées jusqu'à présent de cette question pour les regrouper en une institution distincte, "l'Inspectorat à la colonisation". Cet Inspectorat aurait à sa tête un Inspecteur général, nommé par décret, sur proposition du Ministre de la Guerre, du Chef d'Etat-major général et du Premier Ministre. Toute l'activité de l'Institut de la colonisation, ainsi que de l'Inspectorat à la colonisation, serait menée selon les instructions et sous l'égide du Conseil d'Etat, tandis que l'Inspecteur général dépendrait du Chef d'Etat-major général:

L'Institut de la colonisation serait divisé en sections:

1) de l'organisation,

2) de l'enseignement et de la culture,

3) des finances,

4) de l'agriculture,

5) de la construction,

6) de l'hygiène, etc.

Ces sections, en accord avec les sociétés et les institutions scientifiques, culturelles et éducatives nationales, étudieraient des problèmes de la colonisation, prépareraient des directives, fournissant ainsi à notre politique de colonisation un matériau solide, scientifiquement élaboré, sur lequel se fonderont les décisions. Cet institut aura à se tête des membres du Conseil d'Etat (composé de représentants des ministères susmentionnés), de l'Université, de l'Académie des Sciences et des organisations privées, nationales et culturelles éducatives, élus ou nommés à ce conseil. Dans ce cas, il faudra veiller à ne pas choisir des hommes à titre honorifique, mais des gens qui éprouvent attachement et passion pour cette grande œuvre.

Les dirigeants et les employés de l'Institut doivent être choisis par concours. L'Institut soumettra à l'Inspectorat à la colonisation des matériaux scientifiquement élaborés, pour la mise en œuvre de la politique de colonisation. En cas d'avis divergents de l'Inspectorat à la colonisation et de l'Institut en question sur quelque problème fondamental, c'est le Chef d'Etat-major général qui décidera en dernier ressort. L'Inspectorat à la colonisation doit avoir ses propres organes exécutifs sur le terrain, organes qui seront élus parmi des gens qui ont ce travail à cœur et qui sont prêts à s'y consacrer, qu'ils soient ou non fonctionnaires de l'Etat. Aussi faut-il, si possible, les choisir à l'issue d'un concours, les nommer sur la proposition du chef d'Etat-major et écarter les cadres compromis et incapables. L'Inspectorat et ses organes, au cours de leur activité, doivent éviter au maximum les formalités bureaucratiques et n'avoir qu'un seul souci: le transfert immédiat des Albanais et l'établissement urgent de nos colons. L'appareil policier aura à un rôle très important à jouer dans cette question. Dans cette optique, il est nécessaire de choisir les employés les plus énergiques et les plus honnêtes et de les y envoyer. Leur mutation doit être faite avec l'approbation du Chef d'Etat major et, pour un travail aussi difficile, ils doivent être rétribués sur les fonds secrets. Il faut arrêter des mesures rigoureuses contre quiconque d'entre eux commettrait la moindre irrégularité.

Sur tout le territoire précité de 18 districts, il faut nommer un commissaire particulier, qui sera tenu d'appliquer les ordres de l'inspecteur d'Etat à la colonisation. Il faut conférer aux préfets des districts des pleins pouvoirs spéciaux et leur donner les instructions appropriées. Il faut signifier à nos partis politiques que toute rivalité aux élections dans ces districts leur est formellement interdite et que toute intervention des députés en faveur des Albanais est sévèrement prohibée. C'est l'Institut d'Etat et l'Inspectorat à la colonisation eux-mêmes qui élaboreront techniquement l'organisation de la transplantation des Albanais et l'installation de nos colons. Peut-être serait-il opportun de mettre sur pied, outre ces deux institutions officielles, une organisation privée qui s'appuierait sur les sociétés existantes et aurait pour mission, par l'initiative privée, d'aider à l'application de notre politique de colonisation. La meilleure des choses serait que la Ligue de nos sociétés culturelles et éducatives se charge de ce travail. Elle s'occuperait de coordonner le travail des sociétés privées avec la politique officielle de colonisation et servirait d'intermédiaire entre elles et l'institut de colonisation.

 

Les moyens financiers

Chaque fois que notre politique de colonisation a été critiquée pour ses insuccès, ses défenseurs se sont justifiés en invoquant l'insuffisance des moyens financiers mis à leur disposition par l'Etat . Nous ne pouvons nier qu'il en soit ainsi dans une certaine mesure, bien qu'il nous faille reconnaître qu'on a dépensé davantage pour le maintien de cet appareil et pour un travail peu rationnel que pour la colonisation proprement dite. Quoi qu'il en soit, si le financement par l'Etat a été insuffisant, il faut avoir en vue que chaque Etat a ses intérêts primordiaux et secondaires. Ses intérêts primordiaux comprennent, sans nul doute, le devoir d'établir dans les régions nationales peu sûres des colons qui en assurent la sauvegarde. Ce devoir et cet engagement priment sur tous les autres. Pour cela, on peut et on doit trouver les ressources financières nécessaires. Nous avons déjà évoqué le cas de la Serbie lors de la colonisation de Toplica et de Kosanica ainsi que les avantages qu'elles en a recueillis. Du moment que le petit royaume serbe n'a pas reculé devant de grands sacrifices financiers et qu'il n'a même pas hésité, en tant que royaume libre et indépendant, à émettre son premier emprunt pour la colonisation, notre Yougoslavie actuelle ne serait-elle pas en mesure de faire de même ? Elle peut et doit le faire; il n'est pas vrai qu'elle n'en a pas les moyens. Faisons un calcul approximatif de ce que coûterait à notre Etat le transfert de 200.000 Albanais et l'installation d'un nombre égal de nos colons.

Le transfert de 40.000 familles albanaises, en calculant que chaque famille compte en moyenne 5 membres et que les dépenses pour chacune d'elles se monteraient à 15.000 dinars, coûterait au maximum 600 millions de dinars. Les dépenses pour l'établissement de 40.000 de nos familles ne peuvent pas dépasser les 200 millions de dinars. Pour toute cette affaire, on ne dépenserait en aucun cas plus de 800 millions de dinars. Voici pourquoi:

 

1. Les Albanais déplacés laisseront sur place non seulement leur terre, mais aussi leurs maisons et leurs instruments de travail. Ainsi donc, nos colons, qui pour la plupart pourront s'installer dans les anciennes maisons des Albanais, mais avec une petite aide en bétail et en vivres, se redresseront et deviendront économiquement indépendants. En cela, nous soulignons une fois de plus qu'il ne faut absolument pas permettre la spéculation privée sur les biens laissés par les Albanais; c'est l'Etat qui doit les prendre en charge et les distribuer aux colons.

2. Au cours de la création des nouvelles colonies, il faudra recourir à la force militaire, là où s'en manifestera le besoin, comme ce fut le cas lors de la construction de la Sremska Race et de la reconstruction des villages du Sud détruits par le séisme de 1931. Pour mener à bien cette action, il faut donner à l'armée le droit et la possibilité de créer, en rappelant des réservistes et en prolongeant la durée du service militaire, une sorte de service obligatoire de travail pour des ouvrages publics, comme Stambouliski en Bulgarie créa la "Trudova Povinost" (travail obligatoire) et Hitler en Allemagne l'"Arbeitsdienst" (service de travail). Il serait particulièrement opportun de charger de ces tâches notre jeunesse de ce secteur après ses études universitaires: ainsi, en accomplissant un travail constructif dans l'intérêt général, beaucoup de ces étudiants prendraient mieux conscience de ces choses et les verraient d'un œil plus réaliste. Cela pourrait se faire plus facilement en donnant la priorité, pour les nominations à une fonction d'Etat, aux jeunes qui auront travaillé un certain temps dans notre colonisation. Ainsi serait également réduit le chômage de notre jeune intelligentsia, qui devient chez nous un problème social toujours plus difficile.

3. En accord avec les organisations et les sociétés spécialisées, il faut rechercher les moyens les moins coûteux pour débroussailler et irriguer des terres, assécher des marais et construire des maisons. Les entreprises privées doivent être informées que pour l'obtention des matériaux nécessaires, l'Etat les aidera par des tarifs douaniers et ferroviaires avantageux, par des crédits et d'autres moyens, en sorte qu'il est en droit de leur demander, pour un travail si important, qu'elles lui livrent des ouvrages avec des bénéfices aussi bas que possible. La question de la fourniture en matériaux doit être résolue directement avec les cartels, puis l'Etat, en accord avec eux, précisera la quantité, la qualité et le prix de ces matériaux, sans mises à l'encan fictives. Les entreprises d'Etat, les chemins de fer et surtout les entreprises forestières comme celles de Shipad doivent se mettre entièrement à la disposition du Conseil d'Etat à la colonisation.

4. Au cours de la colonisation, l'Etat peut remettre aux colons des propriétés à crédit ou à payer comptant. Nombre d'entre eux achèteront des terres dans de nouvelles régions, après avoir vendu leurs propriétés dans leur lieu natal. L'Etat recouvrera ainsi une bonne part de ses dépenses. Nous soulignons seulement que la terre ne peut être vendue qu'à celui qui certifie qu'il s'y installera et qu'il la travaillera. La terre vendue à crédit ne doit pas coûter très cher, le taux d'intérêt doit être minime et le remboursement du crédit doit commencer quelques années après l'établissement du colon, c'est-à-dire lorsque celui-ci se sera économiquement consolidé.

Cela considéré, l'Etat peut se procurer des moyens financiers de deux sources: il peut d'abord, assumant lui-même toutes les dépenses pour la gestion de cette activité, les couvrir de ses revenus ordinaires en rognant sur des dépenses inutiles ou temporairement moins importantes dans d'autres sphères. Il peut ensuite utiliser les fonds que lui prêteront les banques d'Etat, soit à elles seules soit conjointement avec notre capital privé grâce à un emprunt intérieur forcé. Celui-ci serait garanti par des obligations émises par l'Etat ainsi que par les contributions des colons lorsque ceux-ci deviendront indépendants.

Peut-être y aurait-il avantage à ce que les financements et les achats de terres soient faits par les banques agraires de concert avec les unions coopératives, sous le contrôle direct et suivant les directives du Conseil d'Etat à la colonisation, mais il est encore trop tôt pour donner un avis précis à ce sujet, car on ignore à quelles conditions la Turquie acceptera nos transplantés.

Dans l'ensemble, la somme de quelques centaines de millions de dinars est une dépense relativement réduite pour l'Etat, en comparaison des avantages qu'il tirera en fait de cette action. L'établissement de notre élément national nous permet d'assurer notre point le plus névralgique dans le sud et d'éviter des divisions en cas de guerre. En établissant plusieurs dizaines de milliers de familles comme colons, de nos régions passives, surtout du Monténégro, on allège la grave crise économique dans ces régions, et, par ailleurs, tout le travail qu'exigera la colonisation permettra l'embauche de 10.000 ouvriers, ce qui donnera une impulsion à notre économie indolente.

Pour mener à bien pareille tâche nationale, stratégico-militaire et économique, l'Etat a pour devoir de sacrifier quelques centaines de millions de dinars. S'il est en mesure de dépenser un milliard de dinars pour la construction de la route internationale de Subotica à Caribrod, dont nous ne tirerons peut-être de réels avantages que dans un avenir lointain, à plus forte raison peut-il et doit-il trouver ces quelques centaines de millions de dinars qui nous permettraient de rentrer en possession du berceau de notre Etat.

 

Conclusion

Compte tenu de tout ce qui vient d'être dit, ce n'est pas par hasard que, dans l'analyse de la colonisation du sud, nous partons de la conception selon laquelle le seul moyen efficace pour résoudre ce problème, c'est le transfert massif des Albanais. La colonisation graduelle n'a pas eu de succès chez nous, pas plus que dans les autres pays. Lorsque le pouvoir d'Etat désire intervenir, dans l'intérêt de son propre élément, dans la lutte pour la terre, il ne peut réussir que s'il agit brutalement. Sinon, l'aborigène installé sur sa terre natale et qui y est acclimaté est toujours plus fort que le colon. Dans notre cas, il faut d'autant plus tenir compte de ce principe que nous avons affaire à une race rude, bien implantée, résistante et féconde, dont feu Cvijic disait qu'elle est la plus expansive dans les Balkans.

De 1870 à 1914, l'Allemagne a dépensé des milliards de marks pour coloniser graduellement ses territoires de l'Est, en achetant des terres aux Polonais, mais la fécondité des mères polonaises a eu le dessus sur l'organisation et l'argent allemands. Ainsi, en 1918, la Pologne a repris Poznan qui lui appartenait.

Nos statistiques des années 1921-1931, que nous avons déjà mentionnées, montrent que la fécondité des femmes albanaises a vaincu elle aussi notre politique de colonisation. Il faut en tirer des conclusions et nous hâter de faire les corrections qui s'imposent tant qu'il n'est pas trop tard. Toute l'Europe se trouve en état d'effervescence. Nous ne savons pas ce que demain peut nous apporter; le nationalisme albanais croît dans nos régions également. Laisser les choses comme elles sont reviendrait à permettre, en cas de conflit mondial ou de révolution sociale, l'un et l'autre proches et possibles, que soient remises en question toutes nos possessions du sud. Le but de ce rapport est précisément de l'éviter.

 

Dr Vaso Cubrilovic

 

[Iseljavanje Arnauta, Mémoire présenté le 7 mars 1937 à Belgrade. Archives de l'ancienne Armée yougoslave, document classé "confidentiel" et référencé no. 2, fasc. 4, boîte 69.]

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Centre de Gjakova ravagé et détruit par des forces serbes au printemps 1999 (Photo: Robert Elsie, 29 juillet 1999).